«Quelques mots d'arabe» de Loïc Barrière : arabe d'adoption

Ingrid Merckx
Le matin : 29 - 04 - 2004
Voyage au Maroc d'un jeune Français qui vient au secours de son ami Marocain en pleine dépression. L'occasion de dresser la chronique d'une jeunesse désespérée mais aussi de tracer le portrait d'un homme qui s'est pris de passion pour la langue arabe et l
On ne compte plus les histoires de jeunes Maghrébins qui rêvent de la France. Mais de jeunes Français qui se passionnent pour le Maghreb, combien en connaît-on ? Gaël est de ceux là. Il a grandi en province, à Courbeuf. Enfant effacé, sa mère pensait qu'il n'aimait rien. En fait, il cherchait désespérément quelque chose à aimer. Au collège, il était le souffre douleur d'une bande de petits caïds d'origine algérienne. « Ces Algériens, je les détestais tout en les admirant. Je rêvais d'être comme eux. » Ce sont les filles qui l'ont sauvé : Habiba, Nadia, Zoulikha et surtout Farida, qui devint sa meilleure amie. Alors, à treize ans, il a trouvé : il a fait croire qu'il parlait arabe. Une lubie qui s'est bientôt transformée en passion.

Gaël a d'abord appris quelques mots des différents dialectes que parlaient ses amies, Chaouis, fille de Harki, ou petite Algérienne n'ayant jamais mis les pieds au pays. Puis il s'est offert une méthode d'apprentissage rapide, « Je parle arabe » : « Marocain, algérien, égyptien ? Peu m'importait ! Du moment que c'était de l'arabe ! Assis devant le grand miroir de la salle de bains, je lisais à voix haute. Je me regardais, fasciné.» .Ensuite, il a pris des cours d'arabe à la mairie de Courbeuf où il a retrouvé Boumediene, son ancien ennemi du collège.

religieux. Sur le trajet de ses cours à la maison de sa grand-mère, il récitait les mots appris : al-baqaratou, al-dikou… Puis il a fini par s'inscrire aux cours pour adultes, deux fois par semaine. Bien-sûr ce n'était pas de l'arabe dialectal. Il raconte d'ailleurs avec humour ce jour où, fraîchement débarqué à Alger, il a demandé l'adresse d'un hôtel en arabe classique et s'est vu répondre dans la langue de Molière… Mais pour Gaël, l'arabe était plus qu'une langue : un moyen de découvrir un autre monde, « à la façon des explorateurs ». Alors il a collectionné les correspondants au Zaïre et au Sri Lanka. Avant de commencer une relation épistolaire avec Mohammed, un jeune Marocain qui avait répondu à une annonce dans El Watan El Arabi. Dès lors, il eut deux meilleurs amis, Farida, Algérienne de France, et Mohammed, Marocain de Aït Boujeloud.

Jeunes en déshérence

Aujourd'hui, Gaël a trente-cinq ans. Il travaille dans une librairie et vient de prendre un long congé pour aller au Maroc secourir Mohammed qui est au plus mal. Pour le tirer de sa dépression, il l'emmène en voyage à travers le Royaume. Dans son sac, il emporte le parfum de Farida, seule chose qu'elle lui a laissé avant de se suicider. A chaque étape, on en apprend un peu plus sur l'histoire de ses deux amis. Farida, partie faire ses études en Algérie, s'est retrouvée clandestine en France, le pays de son enfance, quand elle a voulu retourner y vivre.

Mohammed, dernier d'une famille marocaine pauvre, a dû arrêter l'école et le football pour gagner sa vie mais ne parvient pas à trouver du travail. A travers leurs parcours on découvre des pays loin des clichés comme des rêves. Une France où les immigrés qui rêvaient de la Tour Eiffel se retrouvent exploités dans des usines, condamnés aux mariages blancs ou à l'expulsion. Un Maroc que tous les jeunes veulent quitter. Pays d'une jeunesse en déshérence qui, de chômage en manque d'argent, de petites magouilles en amitié profitable avec des touristes de passage, n'a plus la force de s'imaginer un avenir.

Gaël ne juge pas, il constate les souffrances des uns et les malheurs des autres. Sans jamais remettre en cause son propre attachement pour cette terre d'adoption qui lui ouvre les portes d'un dur apprentissage. Ce récit de Loïc Barrière, journaliste à Radio-Orient, est une succession de chroniques de vies des deux côtés de la Méditerranée. Son écriture manque un peu de charme mais pas son regard de voyageur, toujours avide de découvrir l'autre.

Derrière ses personnages, il fait apparaître le portrait en demi-teinte d'un jeune homme qui s'est édifié sur une formule : « Pour être aimé, montrer qu'on s'intéresse aux autres».
Quelques mots d'arabe de Loïc Barrière, Ed. Seuil, 156 p.